Il y a des hommes qui parlent de réformer la pique. Et puis il y a Alain Bonijol, qui la transforme, concrètement, chez lui, à Laas.
Le Béarnais, figure majeure du monde du cheval de pique depuis des décennies, vient de lancer ce qui ressemble fort à une première mondiale : une académie de picadors, installée sur ses propres terres. Un projet mûri de longue date, à l’image de son combat de toujours : faire reconnaître le tercio de piques comme un moment essentiel de la lidia, et non comme une parenthèse subie, voire redoutée par le public.
Car la pique traîne une mauvaise réputation. Trop dure, trop brutale, mal comprise. Et le picador, souvent hué, paie pour tout le monde. C’est précisément contre cela qu’Alain Bonijol œuvre depuis des années.
Professionnel du cheval avant tout, il a profondément fait évoluer les pratiques :
– utilisation de chevaux plus légers, plus mobiles,
– caparaçons allégés, favorisant la visibilité et la dynamique du tercio,
– et surtout, un long travail sur une nouvelle conception de la pique, destinée à châtier le taureau sans le détruire, à mesurer l’épreuve sans la transformer en punition aveugle.
Chez Bonijol, tout est réuni pour penser la pique autrement : un élevage de chevaux de pique reconnu, un élevage de toros, des installations complètes, jusqu’aux arènes. Un écosystème entier au service d’une vision.
L’idée de cette académie s’appuie aussi sur la réglementation espagnole : pour devenir professionnel, un picador doit passer deux années au sein d’une écurie de chevaux de pique, et justifier d’un nombre conséquent de vaches et de toros piqués à l’entraînement. Jusqu’ici, ces heures se font chez les ganaderos ou les empresas de caballos. Désormais, elles pourront s’inscrire dans un cadre structuré, pédagogique, avec une philosophie clairement affichée.
Car il ne s’agit pas seulement d’apprendre à piquer. Il s’agit d’apprendre pourquoi et comment on pique. Lire le toro, doser la force, placer la pique avec justesse, comprendre que le tercio n’est ni un passage obligé ni une démonstration de force, mais un acte technique et éthique au cœur de la corrida. À Laas, Bonijol veut former des picadors capables de redonner du sens — et de la dignité — à leur rôle.
Une petite révolution, peut-être. En tout cas, un signal fort envoyé à une profession qui cherche à se réconcilier avec le public.
Adieu à Michel Bouix, picador de courage

Photo Rolland Agnel
Le callejón a aussi ses silences lourds. Le 24 décembre 2025, à Arles, Michel Bouix s’est éteint à l’âge de 82 ans.
Avec lui disparaît une figure rare : un picador respecté… et souvent ovationné, ce qui n’est pas monnaie courante. Bouix appartenait à cette génération pour qui le courage n’était pas un mot, mais une manière d’entrer en piste. Il a affronté les élevages les plus redoutés : Miura, Victorino Martín, Fraile, Albaserrada, Cebada Gago… Là où le toro ne triche pas.
Premier picador français à fouler le sable de Las Ventas, il a ouvert une porte à toute une lignée. Sa carrière, longue et dense, l’a vu aux côtés de toreros de premier plan : Nimeno II, Robert Pilès, Richard Milian, Patrick Varin, puis Denis Loré, Fernández Meca, Víctor Mendes, Curro Vázquez, Esplá, Paco Ojeda, Enrique Ponce, Manzanares, Castella… Une trajectoire qui raconte à elle seule plusieurs décennies d’histoire taurine.
Michel Bouix laisse le souvenir d’un homme droit, d’un professionnel exigeant, et d’un picador pour qui la pique était un art de précision autant qu’un acte de bravoure. Les trophées et hommages ont jalonné sa route ; mais c’est peut-être dans la mémoire des toreros qu’il a protégés, et des toros qu’il a su mesurer, que son nom restera le plus solidement inscrit.
Entre transmission et mémoire, le monde de la pique vit un moment singulier : pendant que l’un s’en va, un autre tente de bâtir l’avenir. Dans le sable, rien ne s’efface vraiment — tout se transforme
Photo : Aain Bonijol lors d'une démonstration pour les enfants Pentecôte 2025 / François MACE
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